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volume 5 numéro 33
 
Luc Pallegoix


Apprécier (10)

« Une image vaut mille mots! »,
Dit le dicton
Du haut de son savoir.
Les mots pourtant…
N’évoquent-ils pas des images?
Regarder, observer
Et… dire.
Nommer ce que l’on voit.
Toucher l’émotion d’un mot
Et replonger dans l’image,
En ressortir avec d’autres mots,
Puis les étendre sur l’instant,
En parallèle aux couleurs de la toile.
Tout bonnement partager l’émoi!

Sylvain Dodier
Pour m'écrire... sylvain@labandeasylvain.com
Luc Pallegoix


Marine, une amie de La bande à Sylvain, qui habite près de Toulouse, en France, nous offre aujourd’hui une petite histoire. Une rencontre imaginaire, entre un jeune homme et un vieil homme, devant la toile Les Ménines (on désigne ainsi les jeunes filles issues de la noblesse et attachées au service d'un membre d'une famille royale.) du peintre Diego Vélasquez, au musée du Prado à Madrid, en Espagne. Une rencontre surprenante et enrichissante!!! Une autre manière de découvrir et d’apprécier une œuvre d’art. À toi de les épier!!!!



Museo del Prado, Madrid.

Un jeune esthète est venu admirer le tableau le plus connu du musée, sous l’œil curieux d’un vieil homme, assis sur un banc non loin du tableau. Après que le jeune homme ait longuement réfléchi devant Les Ménines de Vélasquez, il vient s’asseoir sur le banc, sans quitter des yeux la peinture…

- Lorsqu’on m’a dit que je pourrais enfin voir Les Ménines de Vélasquez, je ne m’attendais pas à cela! Certes, j’en ai vu des reproductions dans des journaux ou des revues d’art… mais jamais je n’aurais imaginé autant de vie dans ce tableau, déclare le jeune visiteur à l’intention du vieil habitué du musée.

- Vous exagérez, jeune homme, répond ce dernier. Les reproductions sont sans doute mille fois mieux que l’original de cette célébrité. Tout le monde en parle, se pose les mêmes questions à son sujet, mais ce tableau n’est devenu célèbre que grâce à ces questions, justement… grâce aux énigmes que Vélasquez a voulu nous faire résoudre.
- Mais cette œuvre d’art est réellement unique. Elle aurait été célèbre même sans toutes les questions qu’on se pose en la regardant. Admirez la vie dans les traits de l’infante, le mouvement des ménines accompagné d’un réalisme époustouflant, le décor et la lumière, les effets de drapé plus que vivants… c’est une réelle scène d’action. Les légendes qui l’entourent n’ajoutent rien à ce tableau.

- Jamais je n’aurais pensé entendre une telle critique. Tous ceux qui viennent dans ce musée admirer Les Ménines sont en réalité motivés par les questions que suscite cette scène.
Qu’est-ce que Vélasquez est en train de peindre sur la toile posée au premier plan?Serait-ce le double portrait du roi et de la reine dont on distingue les reflets dans le miroir?
L’infante, accompagnée de ses ménines, ne serait alors présente que pour admirer l’avancement du portrait de ses parents! Malheureusement, cette hypothèse est peu probable, puisqu’au XVIIe siècle, on ne peignait pas de portrait double de couples royaux. Non, l’infante ne vient pas voir ses parents…
Et si c’était eux, que l’on aperçoit dans le miroir, qui venaient voir leur fille et juger de la qualité de son portrait? Hypothèse peu probable là encore, car Vélasquez avait déjà fait le portrait de l’infante quelques mois plus tôt…

Le vieil homme plongea dans ses pensées, regardant au loin, comme si les réponses à toutes ces questions s’y trouvaient.

- Malheureusement, on n’aura jamais de réponses à ces interrogations… reprend le jeune visiteur, coupant le vieillard dans sa rêverie. Seulement des hypothèses qui seront écartées et des questions de plus en plus nombreuses! Et cela, les spectateurs le savent! Certes, les énigmes réveillent en eux une curiosité soudaine qui les pousse à venir admirer cette œuvre, mais si la peinture était sans vie, sans couleurs, sans réalisme… jamais cette salle du musée n’aurait autant été visitée. Observez-la : on pourrait presque toucher la toile du peintre, caresser le chien qui dort paisiblement, entendre les rires aigus des ménines, sentir la chaleur du soleil sur notre visage, sourire à l’infante et avancer dans la pièce pour lui parler… Le réalisme est poignant. Le tableau est comme un souvenir qu’on se remémore. Comme si on avait vécu la scène plutôt que de simplement l’admirer.

- Beaucoup d’œuvres de cette époque sont, elles aussi, réalistes. Voyez cependant comme les spectateurs les délaissent, reprend le vieillard. L’histoire qui enveloppe une œuvre est parfois beaucoup plus intéressante que l’œuvre elle-même et les pensées des spectateurs restent fixées sur l’énigme qu’elle pose plutôt que sur le choix des couleurs ou la beauté de la peinture.

- Je ne suis décidément pas d’accord avec vos opinions. Je crois plutôt que la beauté d’une œuvre est beaucoup plus importante que toutes les questions qu’elle peut poser aux yeux émerveillés du spectateur qui l’observe attentivement. Et, je le répète, si le tableau avait été moins travaillé, les personnages moins vivants, le réalisme moins poignant, les spectateurs n’auraient eu que faire de toutes les énigmes qui semblent s’y trouver.
Je vous quitte. Bien sûr, je reviendrai voir Les Ménines de Vélasquez, les drapés majestueux, les couleurs réalistes, les personnages animés et qui paraissent tellement vivants. Les énigmes me trotteront dans la tête un sacré bout de temps. Mais ce n’est rien comparé au souvenir que laisse cette œuvre et à la vie qu’elle dégage.

Cela, aucune reproduction au monde ne pourra jamais le donner.
Sur ce, au revoir, monsieur, et merci de cette conversation passionnante...

Le jeune homme se lève, salue une dernière fois le vieil habitué, et part lentement en jetant un dernier regard au tableau des Ménines.

- Au revoir! Ce fut un grand plaisir de parler avec vous. À bientôt… prononce le vieillard en souriant… ce n’est pas tous les jours que l’on peut partager ses avis artistiques.

Marine
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Ill.: Luc Pallegoix

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