Odile, la diseuse de rêves

Odile, la diseuse de rêves, vivait depuis peu dans un grand domaine, à la sortie d’un petit village de Bourgogne. On la disait cousine de Merlin l’enchanteur. Comme lui, elle avait vécu sur les côtes de la Bretagne. Personne ne connaissait son âge. De son pays, elle avait ramené le goût de l’aventure, des grands vents et des mondes magiques.

Peu à peu, les enfants du village prirent l’habitude de venir la retrouver à la vieille orangerie. Elle y tenait séance tous les jours. Chacun racontait son rêve de la nuit précédente et Odile le poursuivait. Ainsi, tous les petiots de ce village consacraient du temps à l’apprentissage de l’art de rêver. Justin, le fils du boulanger, était toujours le premier à se présenter et, ma foi, probablement le meilleur rêveur. Toute la journée, de l’orangerie, les rires s’élançaient en grands vents et allaient résonner sur les murs du hameau.

Mais un beau jour, pas un enfant ne vint retrouver Odile. Inquiète, elle voulut se rendre au village. Mais à l’entrée du domaine, là où se dressaient les grilles de son château, elle vit plusieurs villageois rassemblés. Elle s’approcha discrètement pour les écouter. Le boulanger hurlait à tue-tête.

- Ça n’a plus aucun sens! À cause d’elle, nos enfants ont la tête farcie d’idioties. À son réveil, mon fils ne songe qu’à une chose, courir chez-elle. Il ne veut même plus aller à la forêt ramasser le petit bois. Il passe son temps à rêver. Qu’on enferme cette vieille folle chez-elle!

Les autres villageois approuvèrent et aidèrent le boulanger à refermer les grilles du château. On les verrouilla à l’aide de grosses chaînes et de cadenas. Puis, pendant trois jours et trois nuits, on érigea un grand mur de pierre devant la grille. Odile devint prisonnière de son château. Elle pleura si fort et si longtemps que plus un villageois ne put rêver pendant des semaines. Puis, épuisée par sa peine, elle s’endormit au pied de la grille.

Longtemps après, quand elle ouvrit les yeux, Odile aperçut Justin assis près d’elle.

-Mais… que fais-tu là mon petit? demanda Odile. Comment es-tu entré?

Justin lui expliqua que la nuit précédente il avait vu en rêve un souterrain menant du château au cœur de la forêt. Ce matin, dès son lever, il avait couru à la forêt pour le trouver. Il en découvrit l’entrée, camouflée derrière un gros buis.

De là, un long tunnel sombre l’avait conduit jusqu’à l’orangerie. À partir de ce jour, tous les matins, alors que son père le croyait à la forêt, Justin parcourait au pas de course le long tunnel pour retrouver son amie. Il lui racontait ses rêves et Odile les poursuivait. Pour que le père de Justin ne se doutât de rien, la diseuse de rêves donnait chaque jour à Justin une brassée de bois qu’elle avait pris la peine de ramasser dans son parc. Le boulanger crut que son fils avait oublié la vieille folle. Tous les matins, le petit allait à la forêt avec empressement et revenait de bien bonne humeur les bras chargés de bouts de bois pour démarrer le feu. Justin grandit. Un jour, grâce aux centaines d’heures passées avec Odile et à force d’y croire, il finit par réaliser le plus cher de ses rêves : devenir marin.

De la Bretagne, il s’embarqua sur un bateau de chêne qui le mena à travers les océans du monde entier. Depuis ce jour, quand les enfants se promènent en forêt, ils en reviennent toujours avec un bout de bois à la main. C’est qu’Odile, la diseuse de rêves, ne peut s’empêcher, en pensant à Justin, de placer sur leur chemin une petite branche à rêves. Elle deviendra peut-être un mat, une épée ou même…

FIN

Sylvain